Une interview mensuelle avec des professionnels provenant de divers horizons. Des entrepreneurs, des présidents, des politiciens, des professeurs partagerons avec nous leurs expériences et connaissances de manière franche et spontanée.
Álvaro de Vasconcelos est le directeur de l'Institut d'Etudes de Sécurité (IES) de l'Union Européenne. En cette entrevue, il nous explique les difficultés ressenties pendant plus de 30 ans dans la sensibilisation des gens pour les affaires internationales, ainsi que dans la constitution d'une pensée civile et indépendante dans ce domaine. le responsable partage encore avec nous sa vision sur la situation de l'Europe dans l'actuel contexte politique international, et la contribution de l'institut qu'il dirige aujourd'hui pour une meilleure compréhension de cette problématique.

Vous vivez à Paris depuis mai 2007, date à laquelle vous avez été nommé à la tête de l’Institut d’Etudes de Sécurité de l’Union Européenne (IES) de l’U.E. Est-ce la première fois que vous vivez dans la capitale française ?
Non, ce n’est pas la première fois. Je suis venu à Paris pour la première fois en 1969 comme de nombreux Portugais. Certains venaient pour des raisons économiques, d’autres pour des raisons politiques. En tant qu’opposant au régime, je faisais partie du deuxième groupe. J’avais alors vécu au Mozambique, une des trois provinces d’outre-mer où se déroulait la Guerre Coloniale ; j’y ai acquis une conscience politique pour la première fois. Cependant, mon objectif à l’époque était de poursuivre une carrière au cinéma. Je voulais donc venir à Paris qui était alors une référence pour nous tous en tant que pôle intellectuel et artistique. Je voulais faire une école qui a fermé ses portes entretemps et j’ai fini par faire une post-graduation en cinéma à Bruxelles puis par venir à Paris faire des études de Sciences Politiques.
Comment avez-vous été attiré par les Relations Internationales, un domaine dans lequel vous avez été un des pionniers au Portugal ?
Justement lorsque je me suis personnellement opposé au régime politique à l’époque et aux évènements qui ont suivi la révolution portugaise de 1974-75. Ce fut également le cas de personnes qui sont aujourd’hui des personnalités portugaises associées aux questions internationales, et ce à plusieurs niveaux : académique, politique ou journalistique. Ce contexte nous a permis de prendre conscience du fait que le Portugal n’était pas isolé, que n’étant pas une enclave dans la Péninsule Ibérique, il avait son propre rôle à jouer sur la scène internationale.
C’est dans cet esprit que j’ai commencé à travailler avec quelques-unes de ces personnes sur la création de l’Institut d’Études Stratégiques et Internationales (IEEI) depuis 1977, avec la réalisation de quelques conférences et tables rondes, dans le but de sensibiliser les personnes à l’importance des Relations Internationales.
D’après vous, était-il plus facile ou plus difficile à cette époque de sensibiliser les Portugais aux questions politiques internationales ?
C’était plus facile parce que le poids politique des relations internationales était immédiat. Lorsqu’on parlait de politique internationale dans la presse internationale, on parlait de questions qui étaient essentielles pour le Portugal en tant qu’État démocratique. Par exemple, quand on parlait de la guerre en Angola et de l’implication soviétique et cubaine dans ce conflit, les Portugais se sentaient concernés. Aujourd’hui, nous faisons partie de l’Union Européenne. Evidemment les questions européennes sont importantes au Portugal mais le rapport entre les évènements internationaux et la vie européenne est aujourd’hui moins évident à leurs yeux.
Autrement dit, le rôle du Portugal sur la scène internationale était une question plus importante…
C’est exact. Pour comprendre ce phénomène, il faut comparer la crise de 1974-75 au problème actuel de l’Afghanistan. Il y avait une crise internationale de premier ordre au Portugal, une implication directe des USA et de l’URSS, les deux grandes puissances mondiales à l’époque, un débat très intense sur la crise portugaise dans la presse française. Le débat le plus connu à l’époque était sans doute celui qui opposait Raymond Aron soutenant les socialistes portugais en tant qu’alternative à la soviétisation du Portugal et le directeur du Monde, Jacques Fauvet qui estimait quant à lui que les Portugais étaient d’une certaine manière des contre-révolutionnaires. Le mythe de la « Révolution du Sud » était très fort en France. Les Français pensaient que la révolution, laquelle n’avait pas abouti France avec mai 68, serait une réalité dans les pays du sud de l’Europe. Je me souviens qu’à un certain moment, on ne pouvait plus se passer de l’achat quotidien du journal Le Monde !

Parallèlement à votre carrière académique, vous avez fait carrière comme gestionnaire en tant que Président du Conseil Directif et Directeur Exécutif de l’IEEI, pendant presque 20 ans…
Oui, absolument, ce qui a été dans une certaine mesure dommage pour ma carrière académique car quand on déploie deux activités en simultané, il y en a une qui est forcément délaissée. Il est impossible d’entreprendre un travail de recherche et un débat intense quand on doit en même temps s’occuper de la comptabilité, collecter des financements, traiter des questions administratives et quotidiennes, etc.… Ici à l’ISS c’est fini, j’ai un administrateur qui s’occupe exclusivement de ces questions, ce qui est excellent.
Les think-tanks (laboratoires d’idées) sont des organisations très particulières en termes de gestion. Normalement, ils sont gérés par des personnes qui ont ou qui développent avec le temps ces deux compétences : l’une est intellectuelle et académique et l’autre administrative et managériale.
Au départ, il s’agit de petites organisations sans ressources propres dont l’activité est caractérisée en grande partie par la recherche et l’obtention de financements. On consacre une grande partie du temps à concevoir des projets et des programmes, à les expliquer et à les « vendre » à de potentiels financeurs.
L’IEEI a été un des premiers think-tanks au Portugal, le premier qui s’est consacré aux questions internationales. Quel était l’objectif de ses fondateurs lorsqu’ils l’ont créé ?
Lorsque nous l’avons fondé, notre objectif était de créer une pensée civile dans un cadre d’études et de débats qui étaient jusque-là réservés aux militaires : les relations internationales ou la politique internationale si vous préférez. Je vous rappelle que les militaires avaient une influence immense dans la société portugaise au moment de la Révolution et les années qui l’ont suivie. Officiellement, le Conseil de la Révolution n’a cessé son activité qu’en 1982 ! Et avant la Révolution, pendant la dictature, il n’y avait ni espace ni permission pour traiter ces questions en-dehors de la sphère de l’État. La seule institution qui travaillait dans ce domaine était l’Institut pour la Défense Nationale (ISN) qui existe encore aujourd’hui sous la tutelle du Ministère de la Défense et dont les locaux se trouvent à proximité du Palais des Necessidades à Lisbonne (le « Quai d’Orsay » portugais).
Il n’existe pas beaucoup de think-tanks au Portugal par rapport à d’autres pays comme la France, ni en nombres absolus ni en termes proportionnels. Comment expliquez-vous cette situation ?
La raison est la suivante : il est extrêmement difficile pour les chefs d’entreprise de contribuer au financement de ce type d’institutions. Ils ne peuvent pas déduire leurs dons des impôts. Au Portugal, la Loi du Mécénat est absurde. Les versements aux associations sans buts lucratifs peuvent être déduits des impôts mais uniquement dans le cadre d’initiatives de l’État. Je me souviens par exemple que l’État a voulu nettoyer la Tour de Belém et a engagé une entreprise à cet effet. Les dons ont pu être déduits des impôts car l’État a déclaré cette initiative comme étant « d’intérêt public ». C’était une loi très restrictive, contrairement à la situation aux États-Unis où les sociétés peuvent facilement déduire de leurs impôts les montants versés à ces institutions privées, ce qui est le cas des think-tanks.
Comment l’IEEI parvient-il à obtenir ses financements ?
Nous avons cherché et obtenu nos investissements auprès des sources habituelles de ce type d’activité. Tout d’abord, l’État demeure une source fondamentale de financement pour les projets de recherche. Les entreprises constituent une autre source. Nous y trouvons plusieurs aides – elles ne sont pas considérables mais sont nombreuses – grâce à leur intérêt vis-à-vis de deux zones géographique très spécifiques : le Brésil et l’Afrique. Enfin, il existe des fondations, ce qui est le cas de la Fondation Calouste Gulbenkian qui contribue énormément à la vie culturelle portugaise. Cependant, comme toutes les fondations en général, elle souffre d’une limitation inéluctable en tant que source de financement. Elle développe elle-même sa propre activité en termes de production et de manifestations culturelles et scientifiques qui sont évidemment prioritaires en matière de financement.

Parlons un peu de votre production académique et intellectuelle. En 2003, dans un article devenu célèbre, vous avez qualifié l’Union Européenne de « fédération à l’envers ». Qu’avez-vous voulu dire ?
Je dis que c’est une « fédération à l’envers » car elle renferme un véritable paradoxe. Dans d’autres fédérations comme les USA, le Brésil, l’Allemagne ou la Suisse, les États conservent plusieurs caractéristiques au niveau économique, fiscal et dans d’autres domaines comme la peine de mort aux États-Unis, délégant la défense et la politique externe au pouvoir central. Or, en Europe, c’est l’inverse qui se produit : la défense et la politique externe sont constamment réservées à la souveraineté des États-membres, alors que la politique économique est de plus en plus centralisée dans l’U.E. Même si les États-membres de l’UE sont toujours souverains en matière de politique budgétaire, les critères de convergence macroéconomique de la monnaie unique sont bien plus rigoureux qu’aux USA par exemple.
Sept ans plus tard, alors que le Traité de Lisbonne est en vigueur, pensez-vous que cette métaphore est encore d’actualité ?
Oui. L’Union Européenne est toujours une fédération à l’envers et le Traité de Lisbonne n’y a rien changé. Il a toutefois mis de l’ordre au sein des institutions de Bruxelles, les dotant d’une structure plus cohérente et intégrée. Avant, par exemple, la Commission Européenne et le Conseil de l’Union Européenne s’occupaient de la politique externe de l’UE. Avec le nouveau traité, il existe un service d’action externe commun dont le leadership, comme vous le savez, sera assuré par la Baronne Ashton. Or, les aspects fondamentaux de la politique externe de l’UE ne sont traités ni par la Commission ni par le Conseil mais par les États-membres. Il n’y aura pas d’action commune de l’U.E. sur le plan international si les États-membres ne s’unissent pas.
Pensez-vous que la retentissante crise budgétaire en Grèce peut aggraver ce côté « à l’envers » de l’U.E ?
Là, ce n’est pas la création d’une fédération encore plus à l’envers qui représente un danger mais plutôt l’affaiblissement du principe de solidarité. Il est vrai que la Grèce est quelque peu ou très responsable de la dimension de sa crise. Néanmoins, si la solidarité disparaît l’U.E. telle que nous la connaissons aujourd’hui, subira une crise profonde. Les nations les plus riches, également en crise aujourd’hui, sont devenues plus égoïstes qu’avant.
En ce qui concerne la question de la Défense Européenne, les études successivement publiées par l’IES confirment que dans ce domaine, nous sommes loin d’une politique commune au sein de l’U.E. Pensez-vous que ces profondes crises budgétaires des Etats Européens peuvent mettre définitivement à mal ce projet entamé en 1999 à Saint-Malo?
Dans le domaine de la défense, l’U.E. doit faire face à un problème extrêmement clair. Le problème n’est pas de dépenser plus en matière de défense, il s’agit plutôt de dépenser mieux. Les Européens dépensent actuellement près de 20% de ce que les Américains dépensent en matière de défense alors que leur capacité réelle dans ce secteur ne dépassera pas les 5%. Quel est le problème ? Nous ne travaillons pas ce secteur de la défense ensemble, c’est une question d’’interopérationnalité ; il existe plusieurs types d’hélicoptères, plusieurs types de chars de combat. On a mis du temps à déployer notre mission au Tchad faute d’hélicoptères. Il a fallu que les Russes en mettent à la disposition de l’U.E. Il s’agit de pouvoir travailler ensemble, de réduire les frais et d’en finir avec les doubles dépenses qui sont inutiles.
Quels thèmes sont les plus recherchés par l’UE dans le cadre des études de l’IES ?
Les demandes portent surtout sur deux grands domaines thématiques. Le premier concerne les leçons à tirer des missions de défense déployées pour savoir comment devenir plus efficaces. Le deuxième consiste à comprendre ce qui change dans le monde – en termes de système multipolaire – afin de définir la stratégie à suivre par l’U.E. par rapport aux nouvelles puissances émergentes, la Chine en particulier. Avant, il suffisait aux Européens de se concentrer sur la stratégie à suivre par rapport aux USA. Si les USA et l’U.E. étaient d’accord sur un point donné, il n’y avait plus rien à faire en termes de négociations sur le plan international. Aujourd’hui, ce n’est pas pareil compte tenu que l’Occident n’est plus hégémonique.
Pensez-vous que le client de l’IES – les décideurs de l’U.E. – a adopté vos différentes recommandations sur la politique à suivre?
Je pense que cela dépend des domaines. Il y en a un qui est fondamental et où on nous écoute : cela concerne le besoin de « multilatéraliser la multipolarité » parce que l’U.E. vit très mal dans un monde de puissances. Cela consiste à refuser le discours du patriotisme économique – très en vogue récemment et pendant un certain temps, même ici en France – et du pouvoir et à mettre l’accent sur les « global commons », la transparence et la réalité de l’interdépendance entre les nations. Ce dernier aspect a d’ailleurs été bien rehaussé par la crise mondiale que nous venons tous de traverser.
Il est cependant plus difficile de les convaincre sur un point : nous devons être plus vigilants par rapport aux courants qui proposent une alternative aux régimes actuels et renferment un volet religieux. Il faut cesser que penser que les partis islamistes du monde arabe sont tous des groupes de terroristes ou de radicaux et qu’à l’instar des partis démocrates-chrétiens en Europe, il y existe des homologues de l’autre côté de la Méditerranée, également modérés et démocrates. Il s’agit de lutter contre des préjugés qui sont encore très enracinés dans les esprits des élites européennes ; ils sont liés à un grand poids de la politique interne dans le débat, notamment en matière de politique d’immigration et de sécurité interne.
Pour terminer et revenant sur la dimension plus « économique » de l’Europe, les chambres de commerce et d’industrie bilatérales, ce qui est le cas de la CCIFP, jouent-elles encore d’après vous un rôle de premier ordre dans un espace européen caractérisé par la libre circulation des capitaux, des personnes et des marchandises ?
Je le pense, oui, car s’il est vrai que nous avons un marché européen unique, il n’en demeure pas moins que les acteurs principaux de ce marché sont encore des acteurs nationaux, très liés au pays où ils se trouvent. Et toutes ces initiatives dans le domaine du développement économique sont assurées par des personnes et l’interaction entre elles. Le fait de créer de liens entre les hommes d’affaires français et portugais est évidemment très utile pour les deux pays. D’autre part, la question de la dimension se pose. Pour gérer la concurrence sur l’espace européen, il faut acquérir une dimension, une dimension européenne. Par exemple, les synergies entre entrepreneurs portugais et français sont utiles et de l’intérêt des chefs d’entreprise des deux nationalités.
